Billet d’humeur Fonoteca - Mexico
par Manuel Perianez, sociologue, psychanalyste, conférencier invité à Mexico par la Fonoteca Nacional
D’origine espagnole, longtemps j’ai souri au sujet du Mexique, où je n’avais jamais encore mis les pieds : les Espagnols, dit-on, voient au Mexique tous les défauts de l’Espagne grossis au moins dix fois ! Expérience cocasse au plus haut point. L’immense gentillesse des Mexicains, en revanche, m’a semblé foncièrement mexicaine. Et encore plus grande m’a semblé celle des membres de la Fonoteca Nacional, qui ont invité la Semaine du Son française à Mexico à la fin du mois de mai dernier pour la deuxième édition de la Semaine du Son mexicaine.
Quand Christian Hugonnet m’a appelé, à ma grande surprise, à l’accompagner, lui et Agnès Puissilieux, au Mexique pour parler des significations sociales du monde sonore, il ne dut pas comprendre ma légère hésitation devant une offre aussi formidable. Peur de me retrouver dans le Mexique de Walt Disney 1945 (Los Tres Caballeros, épouvantable caricature gringa), devenu celui ultraviolent des récents Amores Perros et La Zona, en passant bien sûr par les classiques de Luis Buñuel : le Mexique des pauvres (Los Olvidados), et celui encore plus atroce des riches (El Angel Exterminador).
Tout cela s’est évaporé dès les cinq premières minutes. Au contact des Mexicains réels, j’ai vite compris combien eux, pour leur part, appréhendaient d’être pris dans la caricature touristique maudite : ce que l’on peut appeler le complexe de Speedy Gonzales. Nous nous sommes rassurés mutuellement, je crois, dès l’aéroport où trois d’entre eux, dont la délicieuse Maria, vinrent nous chercher.
Il n’y a que peu de pays au monde qui possèdent une phonothèque nationale, la Suisse, l’Autriche, l’Australie… Qu’un pays encore pauvre comme le Mexique se soit payé le luxe d’avoir une Fonoteca en dit long, à mon avis, sur l’importance que les Mexicains accordent au monde sonore. De surcroît, leur Fonoteca a été logée dans un merveilleux petit palais du XVIIIe siècle au centre du plus beau quartier de Mexico, Coyoacán. La Casa Alvarado, aux murs ocre, spécimen parfait du style colonial espagnol avec son magnifique jardin d’un hectare, a été notamment la dernière demeure du célèbre écrivain mexicain Carlos Fuentes, que l’État hébergea là après l’incendie de sa propre maison.
Cette deuxième édition de la Semaine du Son mexicaine, du 23 au 29 mai 2011, avec pour thème « les sons en danger d’extinction », a vu se dérouler de très nombreux événements non seulement à Mexico D.F. (à la Fonoteca et sept autres endroits de la capitale), mais également dans huit autres États. Parmi lesquels le Chiapas et Puebla (où Christian Hugonnet a donné des conférences sur l’acoustique de la radio et celle des espaces d’écoute, respectivement), et le Yucatán (où Agnès Puissilieux a parlé de la voix dans la musique contemporaine).
À la Fonoteca même, après l’allocution de bienvenue d’Álvaro Hegewisch, le directeur général, j’ai eu deux surprises de taille ce 23 mai. La première quand j’ai assisté à la conférence de Fernando Nava sur les langues indigènes en péril d’extinction : pendant les premières quinze minutes, Nava a parlé en Nahuatl ! Il s’est ensuite exprimé dans le très agréable espagnol chantant des mexicains, mais le début en Nahuatl (dont je ne comprends évidemment pas un mot) m’a procuré des sensations subjectives indicibles : rien moins qu’un retour à la petite enfance préverbale, une merveille ! Tant est vrai que de retrouver ce que l’on croyait perdu à jamais (que l’on a même oublié d’avoir perdu !) constitue une expérience bouleversante. Ici, le retour de la voix des parents devisant calmement entre eux, dont l’enfant ne comprend pas encore les signifiés, mais commence à soupçonner qu’il existe entre eux une entente formidable pour partager un système de communication langagier. Un bain sonore régressif extrêmement reposant (surtout après une douzaine d’heures de vol la veille).
La deuxième excellente surprise subjective de la journée a été la conférence de Christian Hugonnet expliquant les bases élémentaires de l’acoustique des salles. J’ai dans ma vie entendu une demi-douzaine d’acousticiens m’expliquer, en vain, les mystères de leur discipline ; cette fois-ci, j’ai tout compris ! Jouant de la clarinette pour faire vivre les différentes fréquences, crevant des ballons en baudruche pour les réverbérations, et s’agitant comme un beau diable au milieu de son univers sonore, Christian Hugonnet invente un nouveau métier, celui de comédien-acousticien. Et il m’a rendu d’une simplicité lumineuse ce que d’autres m’avaient durablement obscurci…
Pour ma part, n’ayant jamais parlé en public en espagnol, langue que j’ai cessé de pratiquer dès mes huit ans, j’ai très vivement apprécié la compréhension et la bienveillance de mes trois ou quatre auditoires mexicains. Je suis intervenu lors de la table ronde sur les sons en danger d’extinction, en lâchant en cours de route le papier un peu abstrait préparé à Paris, l’ambiance s’y prêtant, pour un certain nombre d’anecdotes vécues qui firent rire, et je terminai en mettant en garde contre l’idéalisation des bruits d’autrefois : certes, bien des bruits traditionnels sont en danger d’extinction, mais du coup également en danger d’idéalisation.
Le lendemain, comme Álvaro Hegewisch m’aperçut en train de profiter du magnifique jardin dans une courte mais bienheureuse oisiveté, il vint me dire que notre table ronde avait été enregistrée et mise en ligne ! (sur le site de Radio Méjico Internacional), ainsi que la plupart de nos autres interventions. Que, de retour à Paris, j’ai été écouter, malheureusement les interventions en français de Christian et Agnès y figurent en traduction simultanée, ce qui est bien compréhensible mais on perd la V.O., c’est-à-dire la voix, et c’est beaucoup (surtout chez une spécialiste de l’importance de la voix, précisément).
Sur la Place Santo Domingo eut lieu un soir en plein air le concert électro-acoustique du déjà célèbre et néanmoins sympathique Espagnol Francisco López, « À yeux bandés » : en effet, on nous banda les yeux, et se déchaîna une violence sonore telle que certaines personnes s’enfuirent (dont l’une insinua le lendemain que le voisinage immédiat de l’ancien siège de l’Inquisition espagnole ne serait pas tout à fait étranger à la torture que l’on avait essayé de nous infliger). Moi j’ai bien aimé, je n’avais pas entendu un truc aussi puissant depuis l’ouragan David aux Antilles. Et au bout de dix minutes, je me suis même endormi, les applaudissements m’ont réveillé à la fin : cette œuvre m’a bercé dans des retrouvailles (encore !) avec une culture étrangement familière, cette même violence on l’entend déjà chez De Falla ! Là, poussée à l’abstraction totale, quand même. J’ai été féliciter Francisco, touché, il m’a fait cadeau du disque… Mes voisins ne savent pas ce qui les attend, s’ils remettent ça avec leur guimauve disco, au son compressé du commerce qui plus est.
2e édition de la Semaine du Son mexicaine, du 23 au 29 mai 2011 :
Álvaro Hegewisch, directeur général, Perla Olivia Rodríguez Reséndiz, Coordinatrice générale, Miguel Ángel Fernández Naranjo et Maria del Carmen Ponce García coordination exécutive.

La Semaine du Son 2012 - 9e édition
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